Foncier rural : le DG de l’AFOR fait le bilan des JFA et présente les avancées et les défis de la sécurisation des terres
Invité du Magazine du dimanche sur RTI 1, le 18 octobre 2026, Marc KOFFI Gnalhey, Directeur Général de l’Agence Foncière Rurale (AFOR), revient sur les enseignements de la première édition des Journées Foncières d’Abidjan. Dans cet entretien, il présente les progrès de la sécurisation foncière rurale en Côte d’Ivoire, explique le rôle des documents fonciers dans la prévention des conflits et souligne l’apport du numérique à la simplification des procédures et à la transparence.
Monsieur le Directeur Général, la Côte d’Ivoire vient d’organiser les premières Journées Foncières d’Abidjan (JFA 2026). Pourquoi était-il nécessaire d’organiser ces journées ?
Merci, Monsieur Hamza. Je vous donne quelques données clés.
En Côte d’Ivoire, le domaine foncier rural représente 23 millions d’hectares sur les 33 millions que compte le pays.
Vous voyez donc que le domaine foncier rural représente près de 70 % du territoire national. Mais, à l’échelle de l’Afrique, 90 % des terres rurales ne sont pas formellement enregistrées.
Je vous donne une autre donnée clé.
Seulement 5 % des femmes ont accès à une propriété foncière formalisée et reconnue par les pouvoirs publics. Un autre point concerne le domaine urbain : d’ici à 2050, la population de nos villes va doubler pour atteindre 1,4 milliard d’habitants.
Tout près de nous, dans certains pays, nous observons des inondations et leurs conséquences. Il convient donc de se poser la question de l’aménagement et de la planification urbains.
Il était donc important, pour le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Togo, Madagascar et le Cameroun, de se retrouver et de faire le bilan. Il s’agissait de se demander ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, mais surtout de se projeter dans l’avenir, parce que le foncier doit être au service de la paix, de la cohésion sociale et du développement durable.
Cette première édition a enregistré 4 000 participants et visiteurs. Au-delà de cette forte mobilisation, quels en ont été les temps forts ?
Parmi les temps forts de ces journées, nous avons eu la conférence des ministres, avec le ministre du Sénégal Alain DIOUF, le ministre Bruno Nabagné KONÉ et le ministre Mamadou Mamoudou NIANG. Ces ministres ont apporté un éclairage au niveau de la décision politique, en présentant la manière dont ces politiques foncières rurales sont conçues et mises en œuvre
Au-delà de cela, nous avons eu une conférence des partenaires au développement : la Banque mondiale, la KfW et l’Agence française de développement ont présenté leur expérience du financement des politiques foncières en Afrique.
Bien entendu, nous avons également eu des panels et un salon du foncier animé par des représentants venus de près de dix pays, notamment du Maroc, de France et de Côte d’Ivoire.
Et quelles sont les avancées concrètes que l’on retient de tous ces échanges ?
Ce que l’on peut retenir, ce que les Ivoiriennes et les Ivoiriens doivent retenir, c’est que notre pays est sur la bonne voie. Notre pays peut s’enorgueillir de disposer d’un Programme National de Sécurisation Foncière Rurale (PNSFR).
Notre pays peut s’enorgueillir de disposer non seulement d’un programme, mais aussi d’une stratégie de mise en œuvre.
Sous le leadership éclairé de Son Excellence Monsieur le Président de la République, le ministre Bruno KONÉ met en œuvre cette vision.
Nous avons donc un programme qui nous indique où nous allons, à quelle cadence et, surtout, comment nous y allons. Nous pouvons nous en enorgueillir parce que, entre le 8 mars 2026 et le 7 octobre 2026, notre pays a certifié un million d’hectares de terres rurales. C’est important, car, de 1998 à 2017, nous n’avions pas atteint 50 000 hectares certifiés. Vous voyez donc qu’en six mois et deux semaines, notre pays a certifié un million d’hectares de terres rurales, alors que les procédures prenaient auparavant 24 mois.
Quel était le problème ?
Le problème concernait d’abord la méthodologie. Nous avions un problème de cadre juridique, mais surtout un problème de méthode et de conception. Avec la création de l’Agence Foncière Rurale (AFOR), conformément à la vision éclairée de Son Excellence Monsieur le Président de la République, nous avons pu réunir tous les prérequis indispensables à la sécurisation du foncier rural ivoirien. Aujourd’hui, les résultats sont là et ils sont probants.
Il faut maintenant que les JFA ne restent pas un rendez-vous de plus dans l’agenda institutionnel du pays…
C’est la raison pour laquelle les participants ont demandé que ces journées deviennent des Journées Foncières Africaines.
Auparavant, nous nous réunissions tous les deux ou trois ans à Washington, avec plus de 1 000 participants venant de tous les continents. Les pays africains ont donc décidé de se réunir en Afrique pour aborder les problèmes du continent et trouver ensemble des solutions aux difficultés rencontrées par les Africains.
Les participants ont unanimement recommandé que ces journées soient institutionnalisées. Un point important sur lequel je voudrais insister est que nos compatriotes ayant pris part à ces journées ont souhaité l’organisation d’éditions tournantes dans les régions et les communes. Cela souligne l’intérêt porté à la question foncière.
Mais, lorsqu’on parle de foncier rural en Côte d’Ivoire, de quoi s’agit-il concrètement ?
Le foncier rural représente 23 millions d’hectares sur les 33 millions que compte notre pays. Il correspond à tout ce qui ne relève ni du domaine urbain, ni du domaine forestier, ni du domaine touristique. Le foncier rural désigne donc cette part très importante du territoire qui abrite nos villages et nos campagnes. C’est bien cela, le foncier rural.
Quels sont les documents fonciers concernés ?
Aujourd’hui, dans le foncier rural, vous avez d’abord le certificat foncier, qui constate le droit d’usage, le droit coutumier. Il est important de le noter parce que, jusqu’en 1998, l’État ne reconnaissait pas le droit coutumier. Depuis 1998, il le reconnaît à travers la délivrance du certificat foncier.
Ce certificat foncier donne lieu, par la suite, à un titre foncier dans un délai de dix ans. Dans le domaine foncier rural, vous avez donc le certificat foncier, mais pas uniquement. Vous avez également le contrat agraire. C’est un élément très important pour pacifier les rapports entre les tuteurs et les exploitants.
Le travail de l’Agence Foncière Rurale consiste donc à délivrer des certificats fonciers à ceux qui détiennent des droits coutumiers et à accompagner ceux qui exploitent la terre d’autrui dans la formalisation de contrats agraires.
Le foncier rural repose ainsi aujourd’hui sur deux instruments clés : le certificat foncier et le contrat agraire. Au-delà de ces instruments, nous délimitons les territoires de villages.
L’AFOR a été créée il y a à peine dix ans, en 2016, alors que la loi sur le foncier rural date du 23 décembre 1998. Pourquoi a-t-il fallu attendre près de vingt ans ?
Concernant les enjeux du foncier, les chefs d’État et de gouvernement africains se sont réunis en Éthiopie du 1er au 3 juillet 2009. Ils ont adopté une déclaration dans laquelle ils ont décidé de faire du foncier une question structurante.
Il a toutefois fallu attendre l’avènement de Son Excellence Monsieur Alassane OUATTARA pour qu’une politique foncière soit effectivement conçue et mise en œuvre. Il convient donc de saluer le leadership de Son Excellence Monsieur le Président de la République.
Cette vision est aujourd’hui traduite en actions par le ministre Bruno KONÉ. L’AFOR, fruit de la vision du Chef de l’État, a été créée en 2016 et a consacré cinq années à réunir les prérequis. Désormais, comme le soulignait la Banque mondiale, nous sommes passés d’une production artisanale à une production industrielle des certificats fonciers.
Je vous donne quelques chiffres.
Avant la création de l’AFOR, nous ne comptions que 400 villages délimités. Aujourd’hui, nous en sommes à 5 786.
Nous ne comptions que 4 000 certificats fonciers. Nous en sommes aujourd’hui à plus de 100 000.
La loi de 1998 reconnaît les droits fonciers coutumiers. Concrètement, quelle est la différence entre le certificat foncier et le titre foncier ?
Le certificat foncier est délivré à toute personne qui justifie d’un droit coutumier sur la terre. Par exemple, Monsieur Hamza, vous détenez une terre et vous me la cédez. Le certificat foncier peut donc être délivré à toute personne pouvant justifier de ce droit, qu’elle soit ivoirienne ou non ivoirienne.
En revanche, selon la loi de 1998, le titre foncier dans le domaine foncier rural peut être délivré aux personnes physiques ivoiriennes, à l’État et aux collectivités publiques.
Les non-Ivoiriens détenteurs d’un certificat foncier font immatriculer leur parcelle au nom de l’État, qui conclut avec eux un bail emphytéotique, c’est-à-dire un bail de longue durée, afin de sécuriser leurs exploitations.
Les conflits fonciers restent une préoccupation majeure dans plusieurs localités. Comment l’AFOR intervient-elle pour les prévenir et, surtout, comment contribue-t-elle à leur règlement ?
Vous vous souvenez qu’en septembre 2026, le Médiateur de la République a organisé un forum sur le foncier et la cohésion sociale. Je suis intervenu à ce forum pour rappeler que nous connaissons les causes et les manifestations de ces conflits. Pour les prévenir, nous disposons aujourd’hui d’une solution : mettre en œuvre le Programme National de Sécurisation Foncière Rurale.
En délimitant les territoires de villages, ce programme contribue à résoudre les litiges liés à leurs limites. En délivrant des certificats fonciers et en formalisant les contrats agraires, nous prévenons les conflits dès leur origine. La première solution consiste donc à mettre en œuvre le Programme National de Sécurisation Foncière Rurale.
Je tiens à dire aux Ivoiriennes et aux Ivoiriens qu’aujourd’hui, vingt régions sont couvertes par ce programme. Le point important est que les opérations y sont gratuites pour les populations. Nous délivrons les certificats fonciers à titre gracieux et nous délimitons gratuitement les territoires de villages.
Aujourd’hui, les procédures ont été allégées et dématérialisées. Comme je l’ai indiqué, entre le 8 mars 2026 et le 7 octobre 2026, nous avons certifié un million d’hectares, en six mois et deux semaines. Cela montre que nous avons réduit non seulement les coûts, mais également les délais d’intervention, grâce à la digitalisation et à l’apport du numérique.
Pour prévenir les litiges, il est donc important de mettre effectivement en œuvre ce programme. Dans vingt régions de notre pays, les agents de l’AFOR sont sur le terrain, avec l’appui du corps préfectoral et le concours des opérateurs fonciers, pour conduire cette œuvre de paix, de cohésion sociale et de vivre-ensemble.
Certaines localités semblent plus avancées en matière de sécurisation foncière rurale…
Oui, bien sûr. Je présentais à Ferkessédougou, aux alentours du 19 septembre, les résultats obtenus après treize mois de mise en œuvre. Je montrais que, dans certaines régions de notre pays, les objectifs du projet étaient déjà atteints, au point qu’il fallait conclure un avenant, tandis que, dans d’autres, le projet accusait du retard. Nous prenons ces situations à bras-le-corps.
Comme le dit fort justement le ministre Bruno Nabagné KONÉ, une administration responsable traite les litiges et ne met pas la poussière sous le tapis. Elle se saisit de ces litiges et apporte les solutions appropriées. Nous nous rendrons donc dans ces régions à partir de la semaine prochaine pour apporter des solutions aux problèmes que nous connaissons très bien.
Cela passe surtout, et je voudrais insister sur ce point, par le dialogue et la concertation, dans un esprit de cohésion sociale.
La digitalisation est présentée comme une solution majeure…
Bien sûr. Aujourd’hui, grâce à la digitalisation, vous pouvez consulter sur votre téléphone portable, Monsieur Hamza, l’ensemble des parcelles rurales certifiées en Côte d’Ivoire ou en cours de certification.
Nous avons présenté cet outil au public durant les Journées Foncières. Il permet aux citoyens de veiller à la transparence de l’action gouvernementale et à l’obligation de rendre compte.
Je le soulignais au président de la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance.
Aujourd’hui, grâce au ministre Bruno Nabagné KONÉ, la gestion du foncier rural intègre la redevabilité, la transparence et la lutte contre la corruption. Ce sont des points importants à noter.